La Tunisie à la veille de la plus grande crise de son histoire moderne? Par Ahmed Abbes

Par Ahmed Abbes

« Ton père est né l’année du Danger » disait ma grand-mère. C’est ainsi que la mémoire populaire a retenu la bataille de Tunisie qui a opposé les forces de l’Axe aux forces alliées entre novembre 1942 et mai 1943 et s’est soldée par la victoire décisive de ces derniers.  C’est à ce jour la plus grave crise de l’histoire moderne de la Tunisie. Serions-nous à la veille d’une nouvelle « année du Danger » ? Les chiffres et les projections de la progression de l’épidémie de la Covid-19 le suggèrent fortement. 

Selon le statisticien Dhafer Malouche, entre le 3 et le 10 octobre, on a enregistré en moyenne 1212 nouvelles contaminations et 20 décès par jour en Tunisie, soit 105 cas et 1,72 décès par jour et par million d’habitants. A titre de comparaison, pendant la même période, on a enregistré (par jour et par million d’habitants) 47 cas et 0,6 décès en Inde, 142 cas et 2,16 décès aux Etats Unis,  217 cas et 1,8 décès en Grande Bretagne, 202 cas et 1,07 décès en France, 50 cas et 0,39 décès en Italie et 46 cas et 2,62 décès en Iran. Le taux de croissance de ces indicateurs est encore plus alarmant. Toujours selon Dhafer Malouche, le 11 octobre, le taux de croissance des nouveaux cas par jour était de 4.15% ce qui place la Tunisie au 6-ième rang mondial et au premier rang africain. Le taux de croissance du nombre des décès par jour était de 4.82%, ce qui correspond au 5-ième rang mondial et au premier rang africain.  

L’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME), un institut de statistique sur la santé publique, basé à Seattle sous la houlette de l’université de Washington, publie des projections de l’évolution du nombre de contamination et de décès par la Covid-19 par pays, actualisées régulièrement. Celles-ci donnent dans le scénario le plus probable en Tunisie 11.000 morts au 1er février 2021 ; le pic est attendu le 12 décembre avec 150 morts par jour. Dans le pire scénario, où les mesures barrières seraient peu ou pas respectées, les projections de l’IHME donnent 20.000 morts au 1er février ; le pic est attendu le 31 décembre avec 330 morts par jour. 

Ces chiffres ne sont pas surprenants compte tenu de la progression exponentielle de l’épidémie. Toute personne qui a quelques notions de base en mathématique connaît la croissance de la fonction exponentielle. Mais notre malheur est que l’écrasante majorité des dirigeants et des responsables politiques tunisiens ont eu une formation « littéraire » où l’enseignement des mathématiques, et plus généralement des sciences, est réduit à la portion congrue. Si je devais leur expliquer la croissance exponentielle, je leur raconterais la célèbre histoire du roi Balhait des Indes qui cherchait à tout prix à tromper son ennui. Il promit une récompense exceptionnelle à qui lui proposerait une distraction qui le satisferait. Lorsque le sage Sissa, fils du Brahmine Dahir, lui présenta le jeu d’échecs, le souverain, enthousiaste, demanda à Sissa ce que celui-ci souhaitait en échange de ce cadeau extraordinaire. Humblement, Sissa demanda au prince de déposer un grain de riz sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, et ainsi de suite pour remplir l’échiquier en doublant la quantité de grain à chaque case. Le prince accorda immédiatement cette récompense en apparence modeste, mais son conseiller lui expliqua qu’il venait de signer la mort du royaume car les récoltes de l’année ne suffiraient à s’acquitter du prix du jeu. En effet, sur la dernière case de l’échiquier, il faudrait déposer 263 graines, soit plus de neuf milliards de milliards de grains, et y ajouter le total des grains déposés sur les cases précédentes, ce qui fait un total de 264-1, soit plus de mille fois la production mondiale de 2012. 

Notre système de santé, profondément délabré et largement sous-équipé, risque très rapidement de s’effondrer sous l’effet de l’épidémie de la Covid-19. « Au Moyen-Orient, avec les systèmes de santé bien moins avancés, cela frapperait une centaine de fois plus fort », avertissait l’anesthésiste palestinien Talal Soufan, qui était en première ligne du combat contre la pandémie de coronavirus au nord de l’Italie au printemps dernier. « Nous perdons un patient toutes les demi-heures » disait ce médecin qui travaille depuis près de trente ans à l’hôpital San Marco à Zingonia (à environ 25 mn de route de la ville de Bergame). « Nous sommes forcés de prioriser certains patients plutôt que d’autres, selon l’âge, les conditions médicales pré-existantes, leurs chances réelles de survie », ajoutait-il. 

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Les hôpitaux tunisiens manquent cruellement d’équipement et de personnel soignant. La charge de travail de ces derniers augmente considérablement depuis le début de l’épidémie. Ils sont de plus exposés au risque de contamination, et certains vont malheureusement mourir. Le besoin de renfort se fait déjà sentir. Si le gouvernement tunisien veut réellement se donner les moyens de limiter l’ampleur de la catastrophe, il devrait d’une part réquisitionner les cliniques privées et appeler en renfort les infirmiers et les médecins retraités, et d’autre part négocier rapidement avec le gouvernement français le prêt, pour une période de 6 mois, des médecins qui ont été formés en Tunisie (surtout les réanimateurs). Pour ces médecins, ce serait un geste de reconnaissance qu’ils pourraient être fiers d’accomplir pour le  pays qui les a formés. Pour la France, se serait une occasion de manifester sa gratitude et une petite compensation pour la formation de ces médecins à laquelle elle n’a en rien contribué et dont elle fait pourtant bénéficier ses citoyens. 

On estime à 160 les réanimateurs dans le public, 250 dans le privé et plus de 500 seraient à l’étranger ! Au delà de la crise actuelle, le contribuable tunisien est en droit de se demander pourquoi doit-il payer pour former des médecins pour la France ? 

« L’OMS accordera aux pays comme le nôtre un lot de vaccins gratuit, notre but est de préparer un dossier qui puisse se défendre, afin que la Tunisie bénéficie de près de 380 mille doses de vaccins », a déclaré le Dr Chokri Hamouda, directeur de l’instance nationale de l’évaluation et de l’accréditation en santé. Le ministère de la Santé n’a pas encore décidé la population ciblée par ce vaccin : « est-ce pour réduire le nombre de décès, ou devrait-on prioriser le personnel de santé, ou encore ceux qui travaillent dans les secteurs vitaux de l’Etat ? » a-t-il ajouté. Ce nombre dérisoire de doses de vaccins (*) comparé aux 12 millions d’habitants et conjugué à la nonchalance, au laxisme et à la corruption qui gangrènent notre société rendent les perspectives de sortie de crise encore plus lointaines. Nous sommes toujours sans nouvelles d’une commande de tests sérologiques de la Covid-19  passée fin mars, dans des conditions assez obscures. 

Les hôpitaux tunisiens risquent dans les prochaines semaines de ressembler aux hôpitaux de Gaza débordés par les blessés qui arrivent par vagues au rythme des bombardements israéliens. Le gouvernement, les députés et l’administration tunisienne sont visiblement inconscients du danger qui nous guette et incapables d’y faire face. Il y a fort à parier qu’ils seraient les premières victimes de la crise systémique qui commence à s’abattre sur notre pays. 

 

Ahmed Abbes, mathématicien, directeur de recherche à Paris, coordinateur de la Campagne tunisienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (TACBI) et secrétaire de l’Association française des universitaires pour le respect du droit international en Palestine (AURDIP).

 

(*) Le Prof. George Smith, lauréat du prix Nobel de chimie en 2018, donnera un webinaire sur les vaccins de la Covid-19 à l’Académie Beït al-Hikma vendredi 30 octobre à 17h qui sera diffusé en direct sur la page facebook de l’Académie.

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